mardi 31 janvier 2012

De projets en rendez-vous...

Tout-à-fait d’accord avec le Foglia de ce matin.  Et avec Lysiane Gagnon.  Mais bon, passons. Je m’intéresse encore un peu à l’actualité.  Je ne suis donc pas encore foutue.

Mieux encore, j’ai terminé la correspondance entre Thuy et Janovjak.  Tout ça juste pour me convaincre que je ne vais pas trop mal.

Non mais c’est vrai, je vais relativement bien.  Je mange beaucoup et j’évacue normalement.  Ne riez pas, c’est super important les intestins.  On me pose la question à chaque fois que je fais une visite à l’hôpital.  Il semble que ce soit un indicateur précieux du moment où je devrai commencer à sérieusement me préoccuper de mon avenir.

J’ai bien pensé que j'y étais d’ailleurs.  Mais pas à cause des intestins.  Plutôt à cause des marqueurs et du SCAN qui ont énervé mon oncologue au point où il m’a annoncé que mes traitements ne fonctionnaient plus.  C’était un peu avant noël.  Une infirmière a téléphoné pour nous informer que le gynéco-onco voulait me rencontrer le plus tôt possible.  Entre cet appel et le rendez-vous, quelques journées interminables lors desquelles mon mari n’a cessé d’envisager le pire.  Car enfin, ce n’était certainement pas pour nous offrir ses vœux de noël en personne que le spécialiste insistait pour nous voir.  Et comme six semaines plus tôt j’avais passé un SCAN… 

Moi, j’en pensais surtout que ce n’était vraiment pas le bon moment, je n’avais pas encore terminé mes achats de noël.  Surtout, je n’avais pas acheté MON cadeau.  Ce qu’ils peuvent être à côté de la plaque parfois les hommes.  Jamais le bon « timing ».  Enfin, on s’est retrouvé dans ce bureau tout petit et malgré l’éclairage plus blanc que le sarrau du médecin, tout est brusquement devenu très gris, très désolant, plus déprimant que le Vendredi saint qui, on le sait, est toujours une journée mortellement pluvieuse et par conséquent un congé tout à fait inutile et inutilisable  (ça faisait longtemps que je voulais en parler).  Avec précipitation, trop rapidement même, on m’a expliqué que le CAELYX ne fonctionnait plus.  C’était évident.   Les marqueurs, trop élevés.  Le SCAN, trop de tumeurs, il y en a même une qui fait trois centimètres.  Mon cerveau entend, comprend.  Je suis abasourdie.  C’est insensé, je dois rêver… j’ai passé la journée d’hier au Carrefour Laval avec les deux millions d’autres personnes qui n’avaient pas encore acheté leurs cadeaux.  Et je ne peux pas me mettre à dépérir maintenant, je viens juste de m’acheter un super manteau de cuir et tout et tout.  Le médecin parle.  J’entends bien, mais ça ne m’intéresse pas.  Parce que rien n’est bien nouveau dans le discours.  Je connais la suite.  Je la savais déjà.  J’avais déjà posé ces questions.  Le médecin ne semble plus savoir quoi dire, alors il se répète.  Il m’ennuie.  Mais je demeure polie.  Du moins pendant un certain temps.  Et puis, je n’en puis plus.  Je le coupe : « Ok, on fait quoi maintenant ? ».  Je sais ce qu’il va me répondre, mais je pose tout de même la question, au cas où les alternatives auraient changées.  Non, il n’y a pas eu de découvertes miracles depuis notre dernier rendez-vous.  Il me reste à faire un choix parmi ces fabuleuses solutions: soit A) je continue la chimio avec le TAXOL, le premier poison qu’on m’a injecté il y a deux ans, mais à raison d’une fois par semaine, pendant trois semaines à chaque mois;  OU B) je prends l’option A à laquelle on ajoute un traitement expérimental qui exige que je reçoive une quatrième semaine de traitement – et sans savoir si on m’injecte véritablement le produit ou si c’est un placebo; OU C)  n’importe quel autre traitement de chimio dont j’aurais entendu parler et auquel je crois davantage (je me sens rassurée); OU enfin, D) on ne fait rien et alors on compte les semaines qui me restent à vivre.  Et avec A et B, c’est quoi le pronostic de survie ?  Ben, n’importe quoi.  On ne sait pas trop.  Quelques mois, six, huit ou… peut-être douze ?  A, B ou C, c’est assez pareil finalement en regard du pronostic.  La différence demeure dans le niveau de confort.  Mais comme on ne peut prédire quel sera ma tolérance à la médication choisie, parce que chaque patient réagit différemment, difficile de dire quelle est la meilleure option pour moi.  De mieux en mieux. 

Heureusement, nous n’avons pas à nous décider tout de suite !  On peut bien prendre un ou deux jours ! Wow !  Quel délai tout de même !  Je pourrai terminer mes emplettes et me pencher sur la chose après.

Mon oncologue n’a pas l’air content.  C’est que je ne suis pas particulièrement patiente avec lui.  Je tire un peu sur le messager, je m’en rends bien compte.  Je n’y peux rien.  Pendant que mon présent et mon avenir se discutent maintenant entre mon mari et lui,  je n’ai pas envie d’être là, je me dis qu’ils peuvent bien décider pour moi, tout m’énerve, ils ne font que répéter les mêmes choses, qu’il faut se rendre à l’évidence, le SCAN, les marqueurs, le fait que je suis sur le CAELYX depuis quand même 18 mois maintenant et que je suis RELATIVEMENT CHANCEUSE car il aurait pu me faire faux bon bien avant, etc.  Je pense à la veille de noël que cette année nous fêterons chez moi.  Je suis heureuse d’avoir insisté pour que ce soit chez nous.  Heureux hasard, puisque ce sera sûrement le dernier.  Je vois ça comme un autre cadeau que je me fais, celui d’inviter ma famille.   Il a été plus rapide que moi, Janovjak, quand il a écrit : « Aujourd’hui, je suis heureux de ces moments rares que je passe avec mes parents et mes frères… Peu de choses valent la satisfaction de ces repas partagés et j’apprécie chaque instant de ces dimanches, le soleil qui fait briller une goutte de vinaigrette, les bêtises que nous nous racontons, la vaisselle à débarrasser et l’odeur du café. »[1]   Bien sûr, je n’aurais pas parlé de la vaisselle, mais pour tout le reste c’est exactement ça.

J’ai pleuré cet après-midi là.  Je crois que c’était dans ce bureau, blanc et gris en même temps.  Pas longtemps.  Pas abondamment.  Mais j’étais triste.  Si triste.  Je n’étais pas du tout prête pour les traitements hebdomadaires, ni pour la re-perte des cheveux – les osties de perruques et les foulards paisley, pus capable-- ni pour la dégringolade qu’on m’annonçait.  Triste à cause de noël et de l’horrible cadeau qu’on m’offrait. Triste parce qu’on me gâchait ma fête. Malgré tout, au retour, j’ai insisté pour arrêter au Carrefour Laval car le cadeau que j’avais fait à Pierre devait être échangé et je voulais absolument le faire maintenant qu’il était avec moi.  C’était un beau cadeau, le genre qu’on ne fait pas à chaque année.  Et le genre de cadeau dont il avait grand besoin en plus.  Je lui avais donné à l’avance justement pour m’assurer qu’il l’aurait et le porterait dès le jour de Noël.  Personne ni rien, pas même une prédiction déchirante, ne me ferait changer d’idée.  Ni même Pierre, qui n’a pas lâché ma main pendant tout l’après-midi que nous avons passé au centre d’achats.  Car en dépit de ma tristesse, du choc et du futur peu reluisant, j’étais, pour l’heure, encore vivante et j’avais encore à faire.  Deux, six, huit ou douze mois, c’est tout de même 60, 180, 240 ou 360 jours.  Vous voulez compter les heures ?  Pour tromper la mort, il paraît que de projets en rendez-vous on remplit sa vie de deadlines.  C'est Kim Thuy qui l'a supposé.  Elle ajoute aussi:  Je n'ai plus d'autre temps que le mien et celui des gens que j'aime. [2]

Et bien, nous avons peut-être réussi à tromper quelqu'un.  Car aujourd'hui je suis (presque miraculeusement) toujours sur le CAELYX.  Voyez pourquoi.

Dans les jours qui ont suivi ce rendez-vous au cabinet blanc et gris en même temps, mon mari, qui se montre toujours un peu têtu pour ne pas dire beaucoup obstiné, ce qui lui vaut d’être également persévérant, n’arrivait pas à comprendre pourquoi on arrivait à cette conclusion que le médicament ne fonctionnait plus, car en vérité, j’avais été « en congé de traitement » pendant deux mois.  Un petit calcul rapide et il comprend que ledit SCAN et les prises de sang ont été pris juste après ce congé de traitement et peuvent être justement la conséquence du manque de CAELYX et non l’inverse.  Il rappelle l’oncologue pour lui exposer sa théorie – même s’il a été un horrible messager, je reconnais que ce médecin est professionnel et très disponible; ainsi, bien qu’il était déjà en vacances, à l’extérieur de l’hôpital, l’oncologue a longuement discuté  avec mon mari et a fini par conclure que Pierre n’avait peut-être pas tort.

Ainsi, au retour d’une séance de magasinage, j’ai appris que mon mari et mon médecin s’étaient entendu pour que je reçoive ENCORE trois traitements de CAELYX avant de conclure pour de bon que le poison ne marchait plus.  Vous dire combien je me sentais apaisée par cette nouvelle !  Merci à mon Pierrot chéri qui, en bon esprit scientifique perfectionniste, n’a pas abdiqué avant d’avoir toutes les réponses à ses interrogations.

Hier, j’ai reçu le deuxième des trois traitements chèrement renégociés.  Hier, comme à chacun de mes traitements précédents, l’oncologue est passé me voir.  Tout souriant, il a dit que les marqueurs n’ont pas trop augmenté depuis le dernier traitement ce qui pourrait signifier que le CAELYX fait encore ce qu’on attend de lui.  Il constate également que je vais relativement bien.  Pour lui, ces deux éléments sont suffisants pour justifier une poursuite du traitement au CAELYX.  Et les résultats du dernier SCAN ?  Il ne souhaite pas les connaître.  « Vous vous sentez bien, non ?   On ne veut rien savoir d’autre. »   Je suis tellement d’accord !

Par la suite, je me suis demandée pourquoi je n’avais pas réagi davantage lors de ce rendez-vous en décembre.  Sans doute, à l’instar de ma très chère Kim Thúy:

«  J’ai perdu la capacité d’ignorer l’inconfort des souliers qui ne sont pas à ma taille.  Mais je possède encore la première faculté des survivants, celle de ne jamais demander pourquoi, celle de faire avec ce qu’il y a, d’exister, sans plus. »



[1] À TOI, Kim Thúy, Pascal Janovjak, Libre Expression, 2011.
[2] Idem.

lundi 9 janvier 2012

Si je pouvais me parler

Le 9 janvier 2012
 
-  Dis donc, ton blogue...

-  Quoi !  Mon blogue ?

-  T'énerve pas !  Je voulais juste...

-  Tu veux toujours "juste" quelque chose.  Et moi, je ne VEUX rien.  En tout cas, je ne veux RIEN AUJOURD'HUI !

- Mais qu’est-ce que t’as aujourd’hui ?

 - Je sais pas.  J’en ai marre.  Suis fatiguée, j’ai mal partout…

-  Tu as pris tes anti-douleurs ?

-  J’en ai pris deux !  Et puis j’ai mal au cœur.  Mais j’ai faim, aussi.  Je sais pas trop.  Arrête de m’embêter, j’ai juste envie de me plaindre.

-  Au moins t'as envie de quelque chose... Bon, sérieusement, je lisais l’autre jour, dans La Presse, un article sur la nécessité du bonheur… en fait sur la non nécessité de ne pas constamment rechercher le bonheur…

-  Mais qu'est-ce que tu veux-tu que ça me fasse ?  Je te parle pas de bonheur, là.  Je me sens juste PAS BIEN !

 -  Tu es fatiguée, ton traitement date de seulement six jours et…

 -  Oui, je sais, après 5 ou 6 jours, j’ai une période plus éprouvante, c’est le pire moment à passer… donc, ça passera.


- Ben, justement.

-  Ben, justement, EN CE MOMENT, c’est PAS passé et j’ai envie de chialer que je suis fatiguée, fatiguée de fatigue, fatiguée d’être fatiguée, fatiguée de moi.

 -  Tu fais quoi, là ?

-  Je me bourre la face de biscuits triple chocolats !
 
-  C’est pas un peu trop… chocolatée…  pour quelqu’un qui a mal au cœur ?

-  Qu’est-ce que tu disais donc, au sujet du bonheur ?

-  Euhhhh…  c’est quoi le rapport ?

-  Le rapport, c'est que j’ai le droit de me donner mal au cœur ou même d’empirer mon mal de cœur COMME JE VEUX :  et je CHOISIS d’avoir mal au cœur dans la joie !  Ou le bonheur ! 

-  C'est un peu furtif comme bonheur.  Et puis, ils sont pas un peu brûlés, ces biscuits ?

-  C’est pour ça que je me sacrifie !

-  Bon, je ne dis plus rien.

-  Bonne idée, laisse-moi en paix, c’est mieux.  Je vais savourer mon « mal-être » et mes biscuits toute seule.

-  Quand même, tu voudrais pas une petite « Gravol » avec ça ?

-  Hum.  Peut-être après.

-  Je peux partir ?

-  Non, attends.  Tant qu’à faire.  J’ai pas fini :    J’ai même pas pris de douche, je ne suis pas habillée et je ne m’habillerai pas non plus de la journée.  Il fait déjà noir.  J’ai encore mal au dos, à l’épaule, au ventre et dans les côtes, quoique pas tant que ça—on a vu pire.  J’ai l’air d’un épouvantail, je me déteste, je voudrais avaler un pot de somnifères et me réveiller la semaine prochaine, il ne fait même pas soleil et je ne sais plus où j’ai laissé le dernier livre de Kim Thuy et je m’en fout.  J’ai pas envie de lire de toute façon !

-  Mais encore ?

-  Rien.  Pour cette fois ça suffira.  Ah !  Oui, une petite dernière :  TU M’ÉNERVES !  TU FAIS CHIER !  TU TE CASSES, OK ?!    Ah! Que ça fait du bien !  Où il est déjà le pot de « Gravol » au gingembre ?

-  Le voilà...

-  Dans le fond, une bonne chance que je sois là.

-  Ben oui.  C’est fou ce que c’est bon de discuter avec toi.

Comme la première fois

23 décembre 2011


Le peintre est passé cette nuit.  Les lueurs du train m’arrivent maintenant à travers les blancs qu’il a laissés partout et sur tout.  C’est un cadeau du Père Noël.  Il pensait à moi, c’est certain.   Je ferme les yeux pour espérer savourer mieux et longtemps la douceur intérieure qui s'est installée.  Un déclic.  Se pose une délicate empreinte sous mes paupières closes, telles les images que me rendait mon vieux Pentax, captant le romantisme que je lui servais à force d'adolescence.  Adolescence gavée de Monet, Manet et Trenet. Bref, de tout ce qui était français.  Et c'est pas que pour la jolie rime que ça fait.

J'aime ces illusions qui se créent subitement dans mes paysages quotidiens.  J'aime me retrouver en un espace qui n'appartient qu'à moi et qui décelant mes envies, me transporte avec lui dans d'autres temps, d'autres lieux.

Et alors que s’allument doucement les réverbères de la rue, les longs gants blancs que portent le grand chêne d’à côté s’accordent avec le violacé du ciel.   Savante élégance de l’hiver. 

A chaque année, c'est comme la première fois.   Cet émerveillement qui ne s'éteint pas.  C'est qu'il me reste un peu de kérosène...