mardi 7 février 2012

Déclaration d'impôt à Saint-Pierre

Ma vie est un yoyo.  Mon état remonte et puis plonge.  Mon humeur grimpe et dégringole.   Je passe un après-midi à l'extérieur avec ma fille et le lendemain en pyjama à m'endormir partout.  Mais le pire, ce sont les traitements de chimio.  On décide d'arrêter le Caelyx; ah et puis on pense qu'il faut lui donner une autre chance; non, après tout, on revient sur notre décision.  Enfin, je m'entends accepter les traitements hebdomadaires au Taxol, à raison de trois semaines sur quatre.  Je ne peux pas croire que je sois rendue là.  J'ai toujours su que je finirais par embarquer dans ce protocole obligé.  Mais, déjà ?  Crotte de boule de gomme.  Le temps passe si vite.  Mes espoirs sont à si court terme.  "Faites que le Taxol fonctionne", que je voudrais prier, les doigts croisés (ou les mains jointes, ce serait mieux, non?).  A qui donc j'envoie ma prière ?  Si le ciel était comme le gouvernement, ce serait chouette.  Bon, je n'ai rien contre les fonctionnaires, j'en connais de très dévoués et même quelques-uns de très compétents.  Mais en général, quand on s'y adresse, il faut prendre son mal en patience.  "Longueur de temps font plus que force ni que rage".  Seulement, du temps, ce n'est pas le poste comptable le plus élevé de mon bilan.  Hey !  Saint-Pierre !  Tu peux t'arranger pour que ma vie soit un dossier oublié, sur une tablette, ou perdue dans les archives.  Tu sais, une sorte de dossier gouvernemental, pas urgent, comme un remboursement d'impôt...   Connais-tu ça du Taxol, Saint Pierre ?  Ça te donnerait du temps pour d'autres affaires urgentes...

Tu tires trop

Cher petit crabe,

Je m'adresse à toi et à ta famille.  J'ai bien remarqué que tu prends plus de place, tu as étendu tes tentacules jusqu'à mon poumon.  Je me demandais aussi pourquoi cette toux sèche et ces essoufflements, même à ne rien faire... c'était donc toi !  Vous êtes comme en vacances dans mon pays.  Mais ça ne vous suffit pas, ça vous prend des cours d'eau ici et là.  Et toute la petite famille va plonger dans l'ascite pendant que je me déplace comme une femme enceinte !  Toute cette eau, elle me pèse.  La nuit surtout.  Elle écrase tout.  Vous savez comme les futures mamans ont du mal à dormir dans les derniers mois de leur grossesse ?  Oui, vous savez.  Moi, non, je n'ai jamais eu ce bonheur de porter un enfant, mais je l'imagine maintenant sans peine.  Autrefois je pouvais facilement imaginer le bonheur de porter un petit, le sentir bouger, découvrir peu à peu les petits pieds qui s'impriment à force de pousser.  Aujourd'hui, ce sont les longues nuits des dernières semaines de grossesse que j'imagine.  Ni sur le dos, ni sur ce côté, ni de l'autre... peut-être si je m'asseyais...  en plaçant un oreiller comme ceci... non, plutôt celle-là.  Bon, enfin, je ne ferai de mal à personne si je me bourre d'anti-douleurs  Allons-y donc allègrement.  Pas trop, il faut que je me lève demain et dans un état d'esprit normal.  J'ai un petit déjeuner à superviser, un lunch à préparer et une longue conversation à soutenir avec cet adorable trésor qui me fait tenir encore.  Tu tires trop, petit crabe, mais je tiens encore fort.  Tu commences à jouer les durs.  Il me reste quelques armes.  Je t'ai laissé une chance et depuis deux mois tu en as profité.  Si tu savais comme ma pharmacie est remplie.  Tu ne l'auras pas facile.  Je voulais t'en avertir.

vendredi 3 février 2012

Mon pays des rêves

Florence me demande souvent de lui donner des trucs.  Le soir, en l'occurrence, elle veut que je lui enseigne des "trucs pour s'endormir".  Le meilleur, celui qu'elle attend, celui qu'elle désire m'entendre lui expliquer encore et encore, pour le plaisir d'y accéder aussitôt, c'est celui-ci:  "Tu fermes les yeux, tu ne bouges plus et tu penses à quelque chose de très agréable qui s'est déjà passé.  Tu en imagines ensuite tous les détails, un à un, en prenant tout ton temps..." 

-  Ah, je sais, maman ! Je vais penser à mes vacances à Punta Cana avec mes cousines...

-  C'est parfait.   Essaie de te souvenir de TOUT, les couleurs, la température, les petits grains de sable, le goût du sel de la mer...

Le truc fonctionne généralement bien, même si à chaque fois Florence choisit le même souvenir.

Quant à moi, tous les souvenirs que je choisis de ramener pour meubler mes insomnies réfèrent à l'enfance.  Mais surtout, à ces portions d'enfance passées dans la campagne de mes grands-parents.  Ce tout petit coin de pays me revient, s'installe commodément dans mes nuits et je m'étonne des couleurs, des odeurs, des gestes que je réveille parfois d'un détail appelé.  Je m'y repose, m'y abandonne.   Mon sommeil se nourrit de ce bonheur enregistré.  Mon film culte, -- que dis-je, ma SÉRIE culte.  Mon pays des rêves à moi.


Instantanés d’un village

 Je voudrais te dire

les boisés de Batiscan,

le train qui effraie

chaque soir la maison,



la maison

qui nous parle,

nous chuchote son histoire

et le fleuve qui répond

de sa voix tabagique.



les enfants sans clôture,

petits cœurs béants,

cédant moult aventures

au maïs géant,

gardien de leurs secrets



l’écho de nos pas

sur le fer rouillé,

traversant la rivière

le vertige assuré .



l’image du grand-père,

douanier des mers,

déployant d’un levier

les lourds treillis d’acier.
 
-- l’a-t-on vu faire

ou bien imaginé ?



Pellicules greffées

Toile de fond :  un village.

Impromptus clichés

sous mes paupières sages

 
Je voudrais te dire

les hivers de Batiscan,

les cabanes se glissant

sur les courants figés,

les rues emprisonnées,

leurs maisons involutées

qui s’envoient des amitiés

d’une mielleuse lampée.



Mât dressé, les boîtes

exhibent l’assurance

d’autres vies qui miroitent,

nourrissant les histoires

dont se chauffent les cuisines

et les bancs de prière.




A Jacqueline Déry-Mochon

Peu de gens savent à quel point j'admirais la grande soeur de mon père, Jacqueline.  De sa mère elle tenait ce tempérament déterminé et indépendant dont j'essayais de m'inspirer.  Sa passion pour la littérature et pour les mots en général a parfois été incomprise.  Et son talent d'écrivain n'a pas eu suffisamment de temps pour se déployer.  Lorsqu'elle est partie subitement, j'ai eu envie de revoir sa maison pendant que je pouvais encore y projeter des images d'elle et peut-être pour m'approprier, tel un vautour, un peu de son essence.


Chez elle
                                                   Impromptu à Jacqueline Déry-Mochon


Chez elle

il y a des histoires

partout



dans les livres

dans les tableaux

dans les photos

dans le vaisselier

dans les rideaux

à peine accrochés



il y a des histoires d’elle surtout



et sur la table

des mots s’ennuient.

Le printemps de ma mère

C’était à la mi-juin.  Il ne restait que quelques jours avant les vacances.  J’avais peut-être dix ans.  L’école, c’était un peu chez moi.  Peut-être parce que la cour de celle-là juxtaposait celle de notre maison et qu’il me fallait simplement contourner la clôture de maille pour passer de l’une à l’autre.  J’en arrivais justement, après une journée de classe plutôt courte.    Je sautillais, il faisait beau.   L’air était tiède, j’avais enlevé ma veste et la balançais de droite à gauche au rythme des mille projets qui trottaient déjà dans ma tête et que j’avais hâte de raconter à ma mère.
Je ne savais pas à ce moment-là combien j’étais privilégiée.  Je ne l’ai su que bien plus tard, une vintaine d’années plus tard, au moins. 
Je la trouvai à la cuisine, affairée à laver les vitres qu’elle avait enlevées des fenêtres.  Je la surpris plutôt, car elle aurait préféré avoir rangé ces vitres-là avant même que je sois rentrée de l’école.  Elle s’inquiétait de ma présence au milieu de ces grandes feuilles à la fois lourdes et fragiles, semblait souhaiter que je ne reste pas trop alentour, se désolait de n'avoir pu travailler plus rapidement.  Mais la cuisine, ainsi dénudée, donnée crûe au printemps, recevant les rires et les cris des enfants qui se sauvaient gaiement de l’école, même avec les effluves savonneuses qui l’avaient envahie, avait un goût de soleil dont je voulais absolument profiter.  Ma mère, le printemps, l’air qui sentait bon… j’étais comblée.  Cela, au moins, je le savais déjà:  J'étais bien, il faisait bon.  Je ne savais pas comment ça s'appelait ce bien-être qui me faisait rester là, à la regarder.  

Depuis, tous les printemps appartiennent à ma mère.

Depuis, à tous les ans, laissant entrer les premières tiédeurs dans ma cuisine, je découpe et me sers un éclat de printemps. 

Depuis, sur la joue de ma mère, ça sent bon le savon et le rayon de soleil.


mercredi 1 février 2012

où vont les règles du participe passé, passé la cinquantaine

Non, mais c'est vrai, je me relis et chaque fois je me dis qu'il y a des apprentissages qui ne sont pas restés (accord du participe employé avec l'auxiliaire "être" se fait en genre et en nombre avec le sujet, non?).  Bon, celui-là est OK.  Je sortirai peut-être monsieur Bescherelle plus souvent et tenterai de moins écorcher notre langue française.  Tant qu'à y être... le dictionnaire aussi, même s'il date un peu.