J’ai des partisans. Vous le savez déjà. Ils ou elles me téléphonent régulièrement pour prendre de mes nouvelles. Ils ou elles se souviennent de mes dates de traitement et m’envoient des messages de courage ou leurs amitiés par courriel. Ils ou elles m’invitent à prendre un café, un verre de vin, un souper. Ils ou elles s’invitent à la maison pour jaser un brin. Bon, je ne vais pas trainer le « ils ou elles » jusqu’à la fin, suffit de comprendre qu’il y a des messieurs et des dames dans mon fan club.
C’est bon d’avoir des partisans. C’est bon d’être entourée. Pas seulement parce que je suis malade, mais aussi parce que je suis exclue maintenant du monde du travail et mes contacts avec l’extérieur sont moindres. Cette présence et ce soutien m’alimentent en énergie positive. Et en potins, ce qui est tout aussi important.
Il y a aussi les autres. Ceux qui disparaissent. Des connaissances, des amis, même des membres de la famille, dont je n’ai pas ou peu entendu parler depuis que je suis malade. Rassurez-vous, chers disparus, s’il vous venait à l’idée de me téléphoner en ce temps des fêtes si propice aux résolutions, aux regrets et, qui sait, aux remords, nos conversations ne vous mettront pas mal à l’aise, n’ébranleront pas vos cœurs et vos âmes sensibles et ne porteront peut-être même pas sur la maladie, hormis peut-être la vôtre. Ça ne change pas le monde, quoique…
Je ne fais pas d’ironie. Ce n’est pas non plus du sarcasme. Vladimir, un collègue de travail, avait raison. Il m’avait dit, en parlant d’un employé atteint d’un cancer au cerveau, rare, incurable et qui promettait moult souffrances : « Tu verras, tout le monde s’occupera de Belà au début. Mais peu à peu, chacun retournera à ses affaires et l’oubliera quelque peu. On finira même par l’éviter. Les gens sont comme ça ». Cette prédiction m’avait horrifiée ! J’étais presque fâchée contre Vladimir !
Cet employé, Belà, machiniste si compétent, fidèle et travailleur, n’avait pour toute famille au pays que sa femme, émigrée avec lui au Canada quinze ans plus tôt. Leurs deux enfants étaient retournés en Hongrie.
Si, au début de la maladie, cinq ou six « chums » de travail s’étaient rués auprès de ce cher Belà afin de l’encourager et lui témoigner leurs sentiments d’amitié, ces visites s’étaient peu à peu espacées et seuls quelques irréductibles avaient pu affronter jusqu’à la fin ces images de tristesse, de dépression, de souffrance et tous les espaces temps où on ne sait plus quoi dire parce que tout a été dit.
Ainsi, Vladimir avait raison. Je vous laisse vous interroger sur les raisons qui font que la maladie efface de la vie du malade toute une population.
Quant à moi, j’ai été choyée. J’ai reçu un grand nombre de marques d’encouragement dès mon diagnostic de cancer. Des parents, des amis et même des gens que je connaissais très peu, comme des voisins ou des connaissances de mon mari, ont fait preuve d’une générosité peu commune, nous envoyant tantôt des fleurs, tantôt des petits plats à réchauffer, nous inondant de cadeaux et de petits mots ou nous honorant de leur visite. Je pouvais ressentir leur peine, leur consternation et leur désir sincère de nous venir en aide. Des étrangers même, à l’épicerie ou chez le coiffeur, à la vue de mon coco dégarni, me rendaient toutes sortes de menus services ou simplement me réchauffait le cœur d’un sourire de compassion. J’ai même fait d’étonnantes découvertes sur mon entourage. Et des amitiés inattendues se sont révélées. Si j’étais plus spirituelle et s’il me fallait trouver une raison à ce qui nous arrive, je dirais que c’est celle d’avoir éveillé certaines grâces.
Il est vrai que depuis, les choses étant ce qu’elles sont (je ne suis pas morte encore, le choc est passé et les cheveux sont revenus), plusieurs de ces chers amis ont repris leur vie et leurs esprits. S’ils se tiennent encore informées sur ma santé, ils se font plus discrets. Je n’en veux à personne. Je comprends l’explosion de sentiments du début. J’avoue même que, d’une certaine manière, j’apprécie ce filet qu’on a tissé sous moi, aux fils solides mais peu visibles. A la manière d’une araignée, tout naturellement et spontanément, on m'a construit une toile de sécurité en cas de chute. Je m’y laisserai tomber peut-être un jour. Pour le moment, je ne risque pas de m’enfarger pas dans les fils.
Quant à ceux dont je n’ai jamais entendu parler, ceux et celles qui ont fait la sourde oreille, ceux-là même dont j’entendais parler plus souvent AVANT la maladie que depuis, je peux en déduire beaucoup de choses. J’admets que j’ai à leur égard des sentiments variés qui vont de l’étonnement à la déception. De la désillusion aussi.
Faut-il toujours être écorché pour que notre regard s’éclaircisse ?
Voilà. Ce qui devait être dit vient d’être écrit. Je peux maintenant me farcir la tête et le cœur de boules de noël, de carrés aux dattes, de petites clochettes et de nez rouge. Aucune place pour la rancœur ou l’amertume.
Où donc ma fille a-t-elle rangé LA TOUR DE BÉBELLES ?