Il se passe tellement de choses ! Dans ma tête, je veux dire. Pas en vrai. En vrai, je fais le lavage, quelques repas, quelques courses, mais rien de super excitant.
Dans ma tête, c’est bien différent ! Il se brasse des tas de choses.
Tiens, prenons celle-là.
A moins que vous ne soyez aveugle ou autrement handicapé, vous avez probablement lu, dans La Presse, un article qui s’intitulait quelque chose comme « Apprivoiser la mort ». Il faisait partie d’un deux-pages sur « Le mythe du courage et du combat face au cancer » (titre approximatif, je ne me rappelle jamais des intitulés, ni des noms, ni des libellés, ni des dates, ni des numéros de téléphone). Bon, bref, si vous l’avez lu cet article, en tout ou en partie, vous vous êtes peut-être demandé ce qu’en pensent les intéressés.
Étant intéressée moi-même, j’en pense ceci.
Au sujet du courage :
Arrêter de me dire que je suis COURAGEUSE ! C’est gentil, mais ce n’est pas tout à fait exact. Ma fille EST courageuse quand, allongée sur une civière qu’on pousse vers la salle de chirurgie, elle me fait un dernier salut en retenant ses larmes. Elle a peur. Elle combat sa peur.
Je n’ai pas peur ni de la mort, ni de souffrir. Je n’ai pas l’intention de souffrir (ni de mourir d’ailleurs) et justement parce que je ne souhaite pas être canonisée, j’ai bien l’intention de ne pas souffrir trop longtemps. Quant aux petites souffrances que j’endure présentement, elles sont largement compensées par autres choses.
Seulement, je ne suis pas du genre à m’inquiéter à l’avance de ce qui m’arrivera ou risque de m’arriver. Je ne fais pas d’efforts particuliers pour arriver à vivre sainement cette situation. Je vis une situation difficile, mais pas unique. Et ce n’est pas la pire des situations à traverser, même si l’issue est sans retour. Je vous le jure, il y a pire.
Je serai peut-être courageuse plus tard.
Pour le moment, vous pouvez dire : quelle chance elle a de pouvoir si bien vivre cette situation difficile ! Vous remercierez mes parents, les féliciterez pour l’éducation, les valeurs et, surtout, pour l’enfance stable et saine qu’ils m’ont données. En ce qui ME concerne, félicitez-moi d’avoir fait bon usage de cet héritage. A la rigueur, d’être réaliste.
Au sujet du combat :
J’ai entendu beaucoup de personnalités publiques déclamer qu’elles se BATTRAIENT contre ce foutu crabe ! Qu’Il allait VOIR ce dont ELLES étaient capables ! Et certaines semblent avoir réussi leur COMBAT, puisque le crabe s’est replié.
En vérité, je crois, ainsi que d’autres l’ont expliqué avant moi, que ces rémissions miraculeuses tiennent beaucoup plus au hasard qu’à l’état d’esprit combatif. Et les rémissions sont… justement des rémissions, pas nécessairement des guérisons. Moi aussi, on m’a déjà dit que je n’avais plus rien, que j’étais en rémission.
Je ne suis pas du genre à me laisser faire et je sais me défendre. On dit même que j’ai du caractère. On dit aussi que j’ai mauvais caractère.
Ce dont je suis certaine, c’est que je ne suis pas une personne très combattive. C’est, en vérité, si peu dans ma nature que ça me demanderait trop d’énergie. Quoi ? Vous dites que j’ai baissé les bras ? Que je suis résignée ? Pensez ce que vous voulez. Mes bras me servent à encore trop de choses pour que je pense à les baisser. Je m’occupe. Je fais ce qui me fait du bien. Je ne pense pas tout le temps à ce foutu crabe. Je pense à noël, aux cadeaux à magasiner, à l’arbre de noël et à notre petit Teckel préféré qui fera sûrement un carnage dans le village illuminé ! Je pense qu’il faudrait bien, pour une fois, illuminer l’extérieur. Pas trop, il faut être politiquement correcte. Je pense que je devrais faire un souper santé ce soir. Je pense à … Je pense à tellement de choses utiles et futiles. A mon cancer ? Ah ben, oui ça m’arrive. Mais c’est surtout à mon oncologue de penser à mon cancer. Il est payé pour cela et il réussit très bien.
Quand je me lance dans de petits combats, c’est pour que ma fille me fasse des excuses, pour qu’on respecte les différences, pour que mon mari accepte de manger de la courge spaghetti, pour qu’il me laisse écouter « une heure sur terre », etc.
Sérieusement, si je ne m’effondre pas, si je ne déprime pas, ce n’est pas parce que je fais des efforts pour rester stoïque et solide face à mon ennemi. Simplement, je n’aurais pas l’énergie nécessaire à une telle bataille. J’ai envie de garder mes forces pour des choses qui me font plaisir et que je juge moins vaines.
A propos de la mort :
Saviez-vous que nous allons tous mourir ? Je veux dire, y avez-vous vraiment pensé ? Moi, un petit peu quand même. La différence entre vous et moi, c’est que j’ai une idée plus précise du moment de ma mort et de la manière dont elle se produira. Je ne suis pas convaincue que votre posture soit plus favorable que la mienne. Au moins, moi, je suis fixée. Je peux me préparer, mentalement et autrement. J’adore la vie, j’ai été choyée par elle. Vous savez à quel point j’aime mes proches. Malgré tout, il faut un jour quitter tout cela. Est-ce qu’il y a un moment idéal pour mourir ? Quand on y réfléchit bien, je vois même quelques avantages à ma position. Notamment, je ne vieillirai pas. Qui veut vieillir ? Je veux dire : qui veut se voir, année après année, perdre un peu de ses capacités physiques et mentales, être à la merci de tout-un-chacun pour ses petits besoins quotidiens, se retrouver dans un CHLSD à n’avoir rien d’autre à faire qu’attendre la visite d’un proche et, en définitive, à force de solitude, de tristesse et de souffrances, souhaiter la dernière visite, celle qui, enfin, nous délivrera du mal. Amen.
Et mourir d’un accident, d’un coup, sans prévenir, laissant la famille sous le choc et pas du tout préparée, désemparée, sans avoir eu le temps de leur dire tant de choses et d’en faire autant. Pas génial non plus.
Bon, écoutez. Je fais peut-être de la consonnance cognitive (arranger ses idées de manière à ce qu’elles s’adaptent à la réalité afin de moins souffrir). Mais voilà, il est assez certain que je ne serai plus là dans quelque temps, mais attention, assoyez-vous, je vais vous dire quelque chose d’un peu choquan :, vous non plus. Si ça se trouve, il y en a qui vont mourir avant moi. Bon, pas vous personnellement, mais d’autres parmi vous autres. Vous pigez? C’est sûr.
Et puis, mon mari a toujours été à la fois obsédé et terrorisé par la mort. Obsédé, parce qu’il n’a pas trouvé de réponse à la vie et encore moins donc à la mort. Obsédé parce qu’il voudrait tellement savoir ce qui l’attend « après ». Terrorisé parce qu’il n’a pas encore trouvé, parce que c’est inconnu et donc angoissant.
Je ne suis pas angoissée par l’inconnu. Je suis même un peu curieuse de ce qui se passera après, si tant est qu’il existe quelque chose « après ». La bonne nouvelle, c’est que je saurai tout ça avant vous! Et s’il n’y avait rien, que voulez-vous que ça me fasse. N’empêche, s’il y a quelque chose, j’essaierai de vous faire signe ! De vous donner un indice.
Dans La Presse, l’auteur de cet article sur la mort semblait vouloir nous dire que notre société occidentale n’a pas le rapport qu’il faut avec elle. Je suis assez d’accord. La mort est la suite obligée, une condition sine quo none à la vie.
Maintenant que vous m’avez un peu obligée (oui, oui, je vous entendais, de loin, me poser toutes ces questions), à PENSER à ces choses et à perdre mon temps et mon énergie, je me sens libre de retourner à mon quotidien.
Et pour la souffrance :
QUOI, la souffrance ? Est-ce que j’ai le temps de penser à la souffrance, moi ?
On va vider ça très vite.
Il existe deux semaines lors desquelles : j’ai mal au dos, un peu pendant la journée, beaucoup le soir; mes côtes surtout peuvent me faire suer, mes chevilles et mes genoux s’ankylosent parfois subitement, des ulcères plein la bouche à ne plus savoir quoi manger, mal à la tête, aux bras, aux épaules, la peau des mains et des pieds me rappellent que la chimio c’est vraiment toxique. Mal au cœur un peu et envie de dormir beaucoup, mais pas aux mêmes heures que vous. J’irai même jusqu’à vous avouer (mon Dieu qu’elle n’a plus de pudeur !) qu’il m’arrive de plus en plus souvent de faire pipi dans ma culotte, suffit de tousser quelque peu. Petits sinistres humiliants, mais n’importe quel touriste séjournant à l’urgence d’un hôpital pourrait vous conter pire.
Bon. On survit à cette petite souffrance. La véritable, on en reparlera. Ou pas.
N’empêche… si Florence est triste parce que sa maman ne veut PAS (aller magasiner alors qu’elle le lui avait promis, aller jouer dehors, faire du ski, ou inviter une amie à la maison, ou, ou, ou) parce qu’elle n’est VRAIMENT pas CAPABLE, j’avoue que je souffre.
Mais je survis aussi à cette souffrance-là. La véritable souffrance ne sera pas la mienne.
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