C’était à la mi-juin. Il ne restait que quelques jours
avant les vacances. J’avais peut-être dix ans. L’école, c’était un peu chez moi. Peut-être parce que la cour de
celle-là juxtaposait celle de notre maison et qu’il me fallait simplement
contourner la clôture de maille pour passer de l’une à l’autre. J’en arrivais justement, après une journée de classe plutôt courte. Je sautillais, il faisait beau. L’air était tiède, j’avais enlevé ma veste
et la balançais de droite à gauche au rythme des mille projets qui trottaient
déjà dans ma tête et que j’avais hâte de raconter à ma mère.
Je ne savais pas à ce moment-là combien
j’étais privilégiée. Je ne l’ai su que
bien plus tard, une vintaine d’années plus tard, au moins.
Je la trouvai à la cuisine, affairée à laver
les vitres qu’elle avait enlevées des fenêtres.
Je la surpris plutôt, car elle aurait préféré avoir rangé ces vitres-là
avant même que je sois rentrée de l’école.
Elle s’inquiétait de ma présence au milieu de ces grandes feuilles à la
fois lourdes et fragiles, semblait souhaiter que je ne reste pas trop
alentour, se désolait de n'avoir pu travailler plus rapidement. Mais la cuisine, ainsi
dénudée, donnée crûe au printemps, recevant les rires et les cris des enfants
qui se sauvaient gaiement de l’école, même avec les effluves savonneuses qui l’avaient
envahie, avait un goût de soleil dont je voulais absolument profiter. Ma mère, le printemps, l’air qui sentait bon…
j’étais comblée. Cela, au moins, je le savais déjà: J'étais bien, il faisait bon. Je ne savais pas comment ça s'appelait ce bien-être qui me faisait rester là, à la regarder.
Depuis, tous les printemps appartiennent à ma mère.
Depuis, à tous les ans, laissant entrer les premières tiédeurs dans ma cuisine, je découpe et me sers un éclat de printemps.
Depuis, sur la joue de ma mère, ça sent bon le savon et le rayon de soleil.
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